Sous le Scalpel

Une enquête de Mira Valensky

DANS UNE CLINIQUE DE CHIRURGIE ESTHÉTIQUE APPAREMMENT SANS HISTOIRE, ON DÉCOUVRE UN BEAU JOUR LE CADAVRE D"UNE RELIGIEUSE. ET UN LABORATOIRE SECRET.

La clinique « Beauty Oasis », dans la région des volcans, en Styrie, est le rendez-vous de tous ceux qui veulent être jeunes et beaux. Le professeur Grünwald est réputé pour la perfection de ses nez et ses peelings chimiques. Un beau jour, pourtant, une infirmière, Sœur Cordula, est retrouvée morte dans le sauna - après avoir passé trois jours à cuire à basse température.

Jadis, cette région d"Autriche comptait une quarantaine de volcans en activité. Pour la journaliste viennoise Mira Valensky et son amie Vesna Krajner, la situation ne tarde pas à devenir explosive. Grünwald aurait-il d"autres préoccupations que le bien-être de ses clients ? Que se passe-t-il dans le laboratoire secret situé dans les sous-sols de la clinique ? Et pourquoi la supérieure du monastère Sainte-Hildegarde ne dit-elle pas tout ce qu"elle sait ?

Une ferme isolée abrite un élevage de moutons et de porcs hyperactifs à la musculature impressionnante. Les triathlètes de la petite ville voisine gagnent toutes les compétitions. Dans le monde entier, des recherches sont en cours pour faire breveter un procédé permettant de prolonger la durée de la vie. Des manipulations génétiques peuvent contribuer à vaincre des maladies. Mais que faire lorsque la cupidité et la soif de célébrité prennent le dessus ?

Sous le scalpel (extraits)

1.

Acide acétique. Je sens que la paume de mes mains devient moite.

J"essaie de respirer calmement. La femme, sur le point de défaillir, n"est pas en état de se défendre. Je vois le récipient comme en gros plan : un flacon de verre de couleur brune, d"une contenance d"à peu près un litre. Je ne peux, ni n"ose, faire quoi que ce soit. Je regarde à travers la vitre. Il plonge avec précaution un bâtonnet dans l"acide. Non, pitié ! Il lui brûle le visage presque affectueusement. D"abord la joue gauche. La femme tressaille. De l"endroit où je suis-je n"entends pas si elle gémit. Je veux détourner le regard mais continue à la fixer, fascinée. Ensuite, le nez. Je suis suffisamment près d"elle pour me rendre compte que la peau de la femme devient pâle, presque blanche. Maintenant elle est calme, trop calme. Il faut que je sorte d"ici ! Je n"ai pas entendu arriver le professeur Grünwald. Je le regarde, affolée. Je devrais garder mon calme. Je mettrais alors les chances de mon côté...

- Acide trichloroacétique, murmure-t-il en observant imperturbablement le spectacle de l"autre côté de la vitre. Bien entendu, on pourrait aussi appliquer une solution de phénol, qui pénétrerait plus profondément.

- Elle est toute pâle, dis-je tout en essayant de contrôler ma respiration.

- C"est normal, répond le professeur en me regardant d"un air inquisiteur. Vous n"avez pas envie d"essayer ?

Je secoue la tête et tente en vain d"esquisser un sourire. Comment sortir d"ici sans perdre la face ? Enfin, quand je dis sans perdre la face ...

- Un peeling moyen fait un bien fou sur une peau fatiguée, poursuit le professeur.

- Elle est toute blanche, elle ne bouge plus.

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- C"est ce que l"on appelle le frosting. Les zones de peau traitées changent de couleur. Nous l"avons plongée dans un léger état de somnolence. - Vous ne vous sentez pas bien ?

Deux yeux d"un bleu intense s"approchent de mon visage, le scrutent.

Je secoue la tête, la pièce tourne autour de moi. « J"ai juste besoin de prendre un peu l"air. » Ma voix résonne comme si je parlais dans un tuyau. Je vais jusqu"à la porte, l"ouvre. Personne ne m"arrête.

Je me retrouve dans un couloir violemment éclairé, avec un sol en marbre et des murs peints en blanc. Les toilettes doivent être quelque part par ici. Une porte blanche, sans inscription. Fermée à clef. Peut-être ai-je pris la mauvaise direction... Je fais demi-tour en hâte, dépasse la salle d"opération, personne en vue. Heureusement. Là. Cette fois, c"est la bonne. Les toilettes. Je me précipite à l"intérieur, ouvre le robinet, laisse couler l"eau froide sur mes mains puis sur mon visage. Je regarde dans la glace. Traces humides sur les joues, yeux terrifiés tirant davantage sur le gris que sur le bleu aujourd"hui. De chaque côté de la bouche, entre les commissures des lèvres et le nez, une ride. Paupières un peu gonflées, légèrement pendantes. Deux rides plus fines sur le front. Les cheveux toujours drus, coupés court, un peu hérissés. Gouttes d"eau dans le cou. Et quelques rides. Une aubaine pour le professeur Grünwald, expert en la matière, le chouchou des talk-shows et de la chronique mondaine, propriétaire d"une Maserati. Comment a-t-il appelé la brûlure du visage ? « Un peeling moyen. » Je préfère encore garder mes rides ! Je bois avec avidité dans le creux de ma main. Me calme quelque peu. J"ai trop d"imagination, voilà tout. Quand il s"agit d"aller chez le médecin, il n"y a pas plus trouillarde que moi. Rien que chez le dentiste, à peine arrivée dans la salle d"attente, j"ai régulièrement des sueurs froides. Et les vaccins ! Je n"accepte de me faire piquer que lorsque je ne peux pas faire autrement.

L"idée de laisser quelqu"un me carboniser la peau - laquelle, si elle n"est plus de la toute première jeunesse, n"en est pas moins en excellente santé - sous prétexte de la rajeunir ou de la lisser ne cadre guère avec la vision que j"ai de l"existence. Ni avec ma lâcheté. Sans parler d"autres « bienfaits » tels que la liposuccion ou le lifting. Mais après tout, je ne suis pas venue ici pour une cure de rajeunissement. Je suis ici pour faire un reportage sur la chirurgie dite « esthétique ». Or il se trouve justement que parmi la pléiade de ceux qui nous promettent une nouvelle beauté, un nouveau bonheur et une nouvelle jeunesse, le professeur Grünwald est la star absolue.

On frappe à la porte. Je sursaute. Qui peut bien avoir l"idée saugrenue de frapper à la porte de toilettes publiques ?

[ 7 ]

J"essuie en toute hâte l"eau de mon visage avec une serviette en papier. Un peu de poudre ne serait pas du luxe. Ça au moins, ce n"est pas douloureux.

« Mme Valensky? » Une voix féminine. La porte s"ouvre. Une créature angélique me regarde. Boucles blondes, silhouette gracile, vingt-cinq ans au grand maximum, robe blanche toute simple. Aurais-je devant moi un exemple du savoir-faire du professeur Grünwald ? Qui sait ? À une époque où des jeunes de seize ans demandent à se faire refaire le nez pour leur anniversaire... Ça va ? me demande l"ange, l"air inquiet.

- Ça va, merci. Et vous ?

- Euh... L"ange blond semble réfléchir. Moi aussi, merci, ajoute-t-elle dans un sourire. Le professeur se faisait des soucis. Voulez-vous que je vous vous conduise à votre chambre ?

Je troquerais volontiers n"importe quelle chambre d"hôte dans n"importe quelle pension des environs contre l"élégante suite où je suis logée. Néanmoins, j"acquiesce. Je suis journaliste. Reporter en chef. Je ne vais pas me laisser abattre par quelques soins du visage à l"acide. D"autant que ce n"est pas moi qui suis sur la table d"opération. De toute façon, le sens de l"orientation n"a jamais été mon fort. La clinique « Beauty Oasis » est un bâtiment immense, à moitié encastré dans une colline. Nous entrons dans l"ascenseur. Il est dépourvu de miroir. Il est probable qu"il sert aussi à des personnes victimes d"un attentat à l"acide. Ou dont le nez est enveloppé de bandages.

...

Je remercie et m"avance vers la réception. Rien n"indique que des gens viennent se faire opérer ici. Je suis dans le hall d"un hôtel de luxe. Le sol, ici aussi, est en marbre blanc, recouvert d"un épais tapis cossu de couleur bordeaux. Une jeune femme et un jeune homme me regardent en souriant derrière le comptoir.

...

- Chambre 301, dis-je en braquant mon regard droit devant moi entre les deux paires d"yeux. La jeune femme est la plus rapide. Elle me tend la clef. Puis-je faire autre chose pour vous ? s"enquiert-elle. Avez-vous déjà vu notre programme bien-être pour aujourd"hui ou bien êtes-vous ... en préparation ?

Je secoue la tête. Non, je ne suis pas en « préparation ». Aurais-je l"air d"avoir besoin d"une opération de chirurgie esthétique ? Elle se méprend sur ma réaction et me tend un petit dossier : Dans un quart d"heure, nous avons des exercices sur le thème de l"énergie de groupe dans la piscine couverte. Et à partir de dix-huit heures, une séance de yoga respiratoire sur la pelouse, jusqu"au coucher du soleil. Respirer, ça me connaît. Ça fait quarante-huit ans que je respire.

....

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Dans le couloir, devant la porte de la salle des fêtes, je m"interroge : la réception est-elle un étage plus haut, ou bien deux ? (...)

Je prends l"ascenseur, descends lentement et sors sur le palier. Il y a quelque chose qui cloche.

Ni marbre, ni tapis. Seigneur, j"aurais dû monter, non descendre. Suis-je dans la partie du bâtiment réservée au personnel ? Ce serait intéressant de bavarder avec certains collaborateurs de Grünwald. Pas maintenant. Il est minuit passé. Prends l"ascenseur, et remonte. L"éclairage est plus diffus que dans l"aile réservée aux clients. J"avance avec circonspection dans le couloir. Portes en chêne, dépourvues de toute inscription. Puis une lourde porte coupe-feu. Et si j"essayais de l"ouvrir ? Que peut-il bien y avoir de l"autre côté ?

Je pousse la porte. Je ferais mieux de faire demi-tour. À moins que ... Cette nuit, Mira veut découvrir ce qui se passe vraiment dans les entrailles de la clinique du professeur Grünwald. Je pousse une nouvelle fois, plus fort, la porte s"ouvre en grinçant. D"autres portes en chêne, la même lumière tamisée. Une double porte en verre opale porte l"inscription : « Wellness ». C"est étrange, l"espace Wellness, je l"ai déjà vu. Il est à l"étage au-dessus, à côté de la piscine. A moins que ce ne soit au deuxième ? Tu ne devrais pas boire autant de vin, Mira. Grünwald aurait-il installé un espace de détente spécial à l"usage de ses employés ? La grande classe... J"aperçois une ombre. Puis un rai de lumière. Grünwald. Et s"il m"attendait à l"intérieur ? Juste parce que j"ai voulu savoir combien de fois il a lui-même été opéré ? Il m"avait menacée. C"est absurde. S"il fallait qu"il agresse toutes les journalistes qui se montrent un peu critiques... Je songe à la femme à la peau brûlée et ma respiration s"accélère. C"est idiot. C"est sûrement quelqu"un de l"équipe de nuit qui est encore au sauna. Quoique, par ce temps ... Aujourd"hui, il a fait trente degrés. Ça ferait mauvaise impression si on me trouvait ici. On penserait que je suis venue espionner. Alors que la vérité, c"est juste que je n"ai pas le sens de l"orientation... La porte s"ouvre si brusquement que l"un des battants heurte mon épaule. Une vieille dame vêtue d"une longue robe bleue me regarde, pétrifiée.

- Je l"ai trouvée, dit-elle en haletant. Je ne sais pas ce que...

Ce n"est qu"alors que je me rends compte qu"il s"agit de l"une des religieuses. Son voile a glissé sur sa nuque.

- Il faut que je prévienne la police.

Autour de moi, la température de l"air augmente étrangement. Je regarde par la porte ouverte. Carrelage, miroirs, cabines de vestiaire. Peut-être la religieuse a-t-elle eu une vision ?

[ 19 ]

- N"entrez pas, dit-elle. Le sauna était allumé. Je ne sais pas depuis combien de temps. Il n"y a personne d"autre. Elle est à l"intérieur.

- Elle ?

- Sœur Cordula.

Je pénètre à pas comptés dans le vestibule qui débouche sur une salle ovale carrelée en bleu, un bassin de plongée sans eau et un petit bar qui semble ne pas avoir servi depuis longtemps. L"air chaud provient de la porte entr"ouverte du sauna. Une planche est posée sur le sol. Je monte dessus et jette un coup d"œil à l"intérieur de la cabine. Je discerne une femme nue dans la pénombre. Elle gît sur le sol, le visage tourné en direction de la porte. Sa peau, rose pâle, lui donne l"air malade. Peut-être est-ce dû aux longs vêtements que portent les religieuses et au fait qu"elles ne voient jamais le soleil ? Comment savoir ? Et qui me dit qu"il s"agit véritablement d"une religieuse ? Elle n"en a pas l"air. Trop jeune. Je remarque que l"autre religieuse, nettement plus âgée, est juste derrière moi.

Sans quitter des yeux la femme nue, je demande : Quel âge avait Sœur Cordula ?

- Trente-huit ans.

Quelque chose dégouline de mon front et tombe sur le sol. M"apercevant que je suis trempée, j"essaie d"éponger la transpiration sur mon front.

- Elle était la plus jeune, murmure la religieuse. Que pouvait-elle bien faire ici ? Cette partie du bâtiment est désaffectée.

- Et pourquoi...

La vieille religieuse secoue la tête: Je ne sais pas, je n"en ai pas la moindre idée.

Je transpire à grosses gouttes. On dirait que mon front fuit. Je reste plantée, incapable de faire quoi que ce soit. Réveille-toi, Mira. La transpiration va chasser l"alcool de ton crâne. Réfléchis. Tout de suite.

D"un geste brusque,  j"éteins le chauffage du sauna.

Je me tourne ensuite vers la religieuse : Et comment se fait-il que vous soyez venue chercher Sœur Cordula ici ?

Elle secoue la tête: Pas ici spécialement, je l"ai cherchée partout. Cela fait trois jours qu"elle a disparu. Nous pensions qu"elle était partie, qu"elle n"était plus heureuse ici. Mais elle n"a absolument rien emporté.

[ 20 ]

Nous avons fait vœu de pauvreté, mais tout de même, il y a des choses qu"on prend avec soi quand on part. Et puis, elle nous aurait dit au revoir. Enfin, je l"espère.

- Depuis trois jours ? Mais alors, cela signifie que cela fait peut-être déjà trois jours que ...

La vieille religieuse hoche la tête. Puis son œil s"allume : Mais vous-même, que faites-vous ici ?

- Je me suis perdue, dis-je de bonne foi.

C"est la religieuse qui appelle la police. À ma grande surprise, elle extrait un téléphone portable de la poche de sa robe.

- Sœur Gabriela à l"appareil, des sœurs de Sainte-Hildegarde. Elle décrit ensuite, brièvement mais avec précision, l"endroit où nous nous trouvons et ce que nous voyons. Je lui demande si nous ne devrions pas prévenir également son supérieur: Il est trop loin et de toute façon, il est au courant, me répond-elle.

(...)

La chaleur ne diminue que très lentement. Je suis toujours en nage. Le bruit de l"ascenseur me tire d"une sorte de torpeur. J"aurais dû inspecter la scène du crime. Récemment, j"ai interviewé un spécialiste allemand de psychologie criminelle qui a écrit un livre passionnant. Les scènes de crime fourmillent de renseignements. Je jette un rapide coup d"œil autour de moi. On dirait que personne n"a touché à rien depuis des mois. Pas le moindre verre sur le comptoir. Pas la moindre serviette. Partout de la poussière. Pourtant, quelqu"un a allumé le sauna et y a enfermé la religieuse. Apparemment, la porte a été condamnée avec une planche. Quelques bruits de pas rapides, et soudain ils sont là. L"inspecteur en chef de la police de Feldbach s"appelle Knobloch ; juste comme je m"apprête à lui demander si le fait d"avoir un nom de famille insolite est une condition nécessaire pour être promu dans la police et s"il connaît Zuckerbrot[1], le chef de la première brigade criminelle de Vienne, le professeur Grünwald fait son apparition et nous lance un regard furieux.

- Qu"est-ce que vous faites ici ? me demande-t-il d"un ton abrupt.

[ 21 ]

- Elle est arrivée à un moment où j"étais en grande détresse, répond la religieuse, nullement décontenancée, en soutenant son regard.

- C"est moi qui pose les questions, dit l"inspecteur-chef Knobloch.

(...) Un homme aux cheveux poivre et sel mi-longs et bouclés, portant un sac, entre à son tour dans l"espace Wellness, naguère si calme encore. Où est-elle ? demande-t-il.

Sœur Gabriela pointe le doigt en direction du sauna.

Une idée me traverse soudain l"esprit: s"il y a réellement trois jours que la femme est enfermée dans le sauna... Ne la touchez pas ! crié-je.

L"homme se tourne vers moi: Moi, j"en ai le droit. Je suis médecin légiste. Karl Simatschek.

Je secoue la tête, ne sachant trop comment exprimer au mieux et le plus rapidement possible ce que je veux dire. La seule chose qui me vienne à l"esprit est une phrase sortie de  « La cuisine de Bill Granger » et de la lecture de divers livres de recettes: Elle a été rôtie à basse température !

- Rôtie à basse température ? répète l"inspecteur, quelque peu interloqué. Vous voulez dire qu"elle a cuit à feu doux ?

Il semble avoir quelques rudiments en matière de cuisine. Soulagée, je hoche la tête.

- Et si vous la touchez...

Il hoche la tête à son tour: La chair risque de se détacher des os.

...

page 64

Une cave sans accès aux étages supérieurs est une hypothèse plus qu"improbable. Nous empruntons un couloir de béton un peu plus large. Tout au fond, des portes métalliques ouvrent sur l"extérieur.

À la lueur de la lampe de poche, nous voyons qu"il y a même des lampes. Nous nous abstenons toutefois de les allumer.

Il ne reste plus qu"à trouver le moyen de rejoindre l"espace Wellness désaffecté au-dessus de nos têtes. Je regarde ma montre. Il est presque une heure. Vesna essaie d"ouvrir la porte métallique la plus proche. Elle cède. Nous découvrons une pièce où se trouve une machine étrange. Ce pourrait être un système de ventilation. On n"entend aucun bruit. Tout est arrêté. Depuis combien de temps ? La porte suivante est condamnée. Derrière la troisième, des palettes, des cartons vides, quelques armoires visiblement désaffectées. Je m"apprête à poursuivre mon chemin lorsque Vesna me tire à l"intérieur: On ne voit pas les murs de là. Si nous voulons trouver les escaliers, il nous faut de la lumière. Je la suis consciencieusement en enjambant comme je peux cartons et caisses.

- Ça continue, là-bas, murmure-t-elle. Une porte. Vesna l"ouvre avec précaution. Drôle d"odeur. Le moins que l"on puisse dire est que ça ne sent pas bon du tout. Les égouts, sans doute. Mais ne se trouvent-ils pas à l"extérieur du bâtiment ? Nous tendons l"oreille. Rien. La pièce est petite, presque vide. Je renifle, me dirige vers une étagère posée contre le mur. Des conteneurs en plastique vert, fermés à clef. Vesna allume la lumière. Je soulève l"un des couvercles et recule de dégoût. La puanteur est insoutenable. Je retiens ma respiration, sens la tête de Vesna tout près de la mienne: Des cadavres en morceaux, murmuré-je. Ou bien des déchets de nez, de joues, des résidus de graisse.

Vesna balaie le conteneur de sa torche et en inspecte l"intérieur: Ne dis pas n"importe quoi, me répond-elle à voix basse d"un ton soulagé. Retenant ma respiration, je m"avance à mon tour pour jeter un coup d"œil. De la paille. De la paille avec quelque chose dessus: Ce sont des excréments

[ 65 ]

de porc, de souris ou d"un animal quelconque, murmure Vesna. Je rabats le couvercle. Il serait idiot de demander à Vesna si elle a la moindre idée de ce que tout cela signifie. C"est alors que je remarque la porte blindée, juste à côté. Ces excréments auraient-ils une fonction de dissuasion ? de camouflage ? Qu"y a-t-il derrière cette porte ? Vesna s"approche, fait tourner la roue. Peine perdue. Si quelqu"un a caché quelque chose ici, il a pris ses précautions. La porte, pourtant, bouge et s"entrouvre. Vesna me prend par le bras et éteint sa lampe de poche. Il fait noir comme dans un four. Elle ouvre la porte, me tire en avant, s"arrête. J"entends comme un léger grattement. Mes cheveux se dressent sur ma nuque. Nous ne sommes pas seules. J"entends Vesna haleter. Même elle est nerveuse. À nouveau le halo de la torche. Elle balaie d"abord le sol, puis remonte sur le mur, très vite. J"écarquille les yeux. Je n"arrive pas à identifier ce que je vois. Vesna pousse un hurlement. (...)

Des dizaines de souris sont enfermées dans de drôles de conteneurs en plastique qui ressemblent aux boîtes de rangement de chez IKEA. Chaque cage est équipée d"une petite grille, d"une mangeoire et d"un biberon. (...)

Les souris nous observent avec irritation de leurs petits yeux ronds en forme de boutons, vibrisses en alerte, narines cherchant à flairer d"où vient le danger. Des animaux de laboratoires. De toute évidence, les souris que nous voyons sont des animaux de laboratoire. L"on comprend que le professeur ne tienne pas à les exposer à la vue de tous. Ses patientes, obsédées par la beauté, ne trouveraient pas le spectacle très ragoûtant. Vesna sort de sa poche un appareil photo. (...)

Lorsque le flash se déclenche, les souris se mettent à couiner.

- Il faudrait les libérer, murmuré-je à l"oreille de Vesna.

- Tu es folle ? me répond-elle en élevant la voix exagérément, manifestement dégoûtée.

(...) Vesna a encore plus hâte que moi de quitter les lieux. Nous refermons la porte blindée, retournons dans la réserve, apercevons une autre porte que nous ouvrons avec précaution. Plus rien ne peut nous effrayer. Le faisceau lumineux de la torche bute sur un lavabo puis, au milieu de la pièce, sur une table d"opération en acier qui renvoie des lueurs sinistres. De grandes lampes. Des armoires avec des moniteurs. Apparemment pour surveiller, peut-être aussi pour les anesthésies. Sommes-nous dans un bloc opératoire secret ? Est-ce ici que doit être effectuée la fameuse "opération" demandée par les deux Salvadoriens ?

Je suis prête à parier que le professeur n"amène jamais ses patients ici. Juste à côté, une salle d"opération en miniature. Tout y est minuscule, on dirait presque une table d"opération pour maison de poupées.

J"ai compris: c"est pour les souris. (...)

Et si Sœur Cordula avait découvert ce laboratoire secret ? (...)

Nouvelle porte. Nous pénétrons dans une salle plus grande que la précédente, découvrons deux rangées de tables sur lesquelles sont alignées des boîtes bizarres et, à proximité, plusieurs ordinateurs. Il y a aussi des microscopes surdimensionnés dont deux ressemblent très fort à des télescopes. Des espèces de placards d"où sortent des bruits bizarres. Des réfrigérateurs. Des congélateurs. Y a-t-il des  cadavres de souris à l"intérieur ? Des cadavres de souris - rien d"autre ? Des lavabos. Des classeurs à volet roulant. Il faut que nous sortions  d"ici. Nous en avons assez vu pour cette nuit. Demain, je parlerai au médecin légiste. Il faudra qu"il me dise s"il a une explication. Peut-être qu"à la lumière du jour tout sera différent. Vesna se tient dans l"encadrement de la porte suivante.

Est-ce que cela n"en finira jamais ? Une pièce étroite, un ascenseur. Nous arrivons au bout de cette enfilade de pièces souterraines.

Mais l"ascenseur, où mène-t-il ?

Édition allemande: Unterm Messer, Folio Verlag,
Vienne 2011, 278 pages.
Relié, jaquette illustrée

ISBN 978-3-85256-575-0



[1] Knobloch, variante orthographique de Knoblauch, signifie littéralement "ail", et Zuckerbrot, "pain de sucre".